Je n'avais pas de photo qui collent avec mes dernières divagations et voici que la Gay Pride me fournit du violet-violine-parme-mauve, et j'aime penser que ces improbables créatures sont des geeks en semaine. Divagation au sens calédonien avec les panneaux routiers "Attention, vaches en divagation", ou quelque chose de ce genre qui m'avait amusée à l'époque et qui rejoint une histoire que l'on m'a racontée il y a peu de temps : dans le pays de Caux, aux Petites Dalles tout particulièrement, il arrivait que les vaches qui paissaient sur les hautes falaises de calcaire tombent sur les galets, trente mètres plus bas. Cela fait partie des souvenirs de tous ceux qui ont passé des vacances à essayer de faire des patés avec des galets de silex, des cadavres de veaux ou de vaches, à moitié mangés par les corbeaux, les mouettes et les crabes. Récemment, j'ai rencontré quelqu'un qui avait tâté du galet tout petit et qui me donna une explication surréaliste :"Vous savez que les vaches tombaient à l'automne, non ? -Comme les feuilles mortes ? -Mais non à cause d'une champignon hallucinogène qui poussait à cette saison et elles se jetaient dans le vide!" Le Pays de Caux a inventé le LSD pour les troupeaux, celui qui donne aux robustes Normandes l'impression grisante d'être un colibri !
Nouvelle journée en sous-sol sur patio (patio c'est la caution "art de vivre" des entreprises aujourd'hui) avec nos geeks pour une initiation à l'écriture web. Devenue la reine de l'hypertexte en quelques heures, je crois que je vais émailler mon blog de petites trouvailles drôlatiques pour toi, public aimé ! Honnêtement, c'était intéressant, bien plus que la dernière session mais en sortant de là, j'avais quand même les yeux injectés de sang. Donc retour en bus après une petite marche pour tout oublier et là, jolie surprise, une symphonie en violet, assortie au "valideur" de passe Navigo : une micro Italienne très laide (non, elles ne ressemblent pas toutes à Monica Belucci dont je pense qu'elle aurait beaucoup plu à Ingres) avec un pantalon de lin violet, une Indienne magnifique avec une veste courte en daim violet et des chaussures de la même couleur, aux talons improbables, genre meuble scandinave des années 60, une étudiante dont la monture de lunettes était violette aussi, une femme avec un foulard retour de Katmandou, une sportive et son polo parme... c'était ravissant. Il y avait aussi une sorte d'ogresse au crâne cubique, cheveux courts gris acier, qui mâchait son chewing-gum la bouche ouverte, une bouche aux lèvres améthyste. Nettement moins ravissant.
Hier, irréelle journée de formation sur ce nouveau monde 2.0, sur cet univers riche d'échanges entre internautes, de tête-à-tête torrides avec des écrans grands et petits, portables ou non dans la rue, le métro, le bureau, la maison... On ne quittera plus du regard icônes, widgets, liens, bulles et clouds qui s'activent, pop dans tous les sens, nous emmènent de blog en site, de Drudge Report en Apture, de Delicious en saas. Impossible d'accepter l'idée de perdre une miette de ce gâteau infini qui s'étend à la terre entière, elle pourrait être essentielle à notre... bien-être ? Non certainement pas. A calmer (ou nourrir) notre angoisse de passer à côté d'un je-ne-sais-quoi qu'un(e) autre trouverait. Comme Tarzan, on peut passer d'une source d'information à une autre, d'un réseau social à la Facebook à Netvibes, ma veille automatique et gratuite. On y trouve tant d'infos qu'il ne sera plus utile de rencontrer qui que ce soit, ce sera du journalisme le cul vissé à son siège et les yeux injectés de sang à force de fixer notre petite flèche noire. Non, ce n'est pas un mythe : l'ordi fatigue les yeux car nous ne cillons pas assez, hypnotisés par les performances de cet encombrant outil protéiforme dont nous sommes de moins en moins maîtres. Il nous accompagne partout et nous envoie des signaux d'ALERTE en cas de news importante qui tomberait dans ce flux gluant comme le slime dans Ghostbusters et qui ne cherche qu'à nous engloutir.
Après un vrai coup de mou, me voici back on top. Back off tracks. Je descends du bus et sous un arbre une corneille croasse -oui "coasse", c'est la grenouille- en se débattant avec un sac en plastique, noir comme elle. Et je souris en me souvenant que les Aborigènes des environs de Melbourne appellent les corbeaux, des "waah". Onomatopée qui m'enrichit de ces irremplaçables riens que je glane au fil de mes voyages et qui me font du bien. Je revois cette balade le long de la Yarra avec une guide aborigène qui m'explique la pharmacopée traditionnelle, l'imperceptible poids écologique de son peuple sur la planète et tous ces waah se disputant des restes de biscuits oubliés par des enfants. Je revois les équipes d'aviron, ces garçons qui me rappellent les miens, juchés sur des rollers ou des skates, les murs des alleys couverts de grafitti très sophistiqués. J'ai adoré l'Australie sans bien savoir ce qui m'y plaisait particulièrement. Le grand air peut-être. Les espaces sans fin. Les Australiens qui vous indiquent un lieu "juste à droite après le carrefour" et qui s'avère à 50 km. Comment traduire easygoing ? C'est cela dont j'ai besoin.
Ce qui est sans doute le plus étonnant à Moorea, et dans le reste de la Polynésie j'imagine, c'est la grâce infinie de ses habitants. Et leur gentillesse extrême. Arrivant d'un monde où la fraternité minimale semble en voie d'extinction, où l'agressivité gratuite remplace peu à peu la politesse, ces sourires sont un miracle. Il y a bien des explications à cette dureté nouvelle, en particulier le sentiment d'être menacé, la peur de l'avenir, l'impression d'injustice que sais-je ? Je suis agressive aussi malheureusement. C'est pourquoi le petit massage des épaules que m'a fait l'hôtesse de l'air comme ça, pour rien, parce que l'avion tardait à décoller (5 heures quand même !) a été une délicieuse surprise. Et ce n'était que le début : au cours de mon reportage, j'ai retrouvé bien des fois cette attention à l'autre qui est plus qu'une simple amabilité car je suis la journaliste qui... L'autre surprise est la beauté des Polynésien(ne)s. Oui, on voit des obèses, oui, ils se goinfrent de barres Mars et de chips, oui, il y a du diabète mais on croise aussi de véritables miracles de grâce et d'élégance. Des silhouettes souples, des visages pleins de douceur et un éclat rieur dans le regard. Si j'ajoute la fleur de tipanier derrière l'oreille ou l'hibiscus, franchement c'est mieux que le walkman à Châtelet-Les Halles, non ?
Taniera, mon premier tatoueur, me donna, dans le flou et le désordre, des renseignements sur la symbolique des dessins et celle des emplacements. "A gauche, c'est féminin. A droite, masculin". Ah bon ? "Moi si j'ai ma jambe droite entièrement tatouée c'est que mon père est mort lorsque j'étais tout petit et que j'ai perdu un de mes deux piliers. " Si je voulais un tatouage à la base de mon pouce droit, c'est que j'avais envie de gifler un de mes fils. Euh, non ! Après cette séance qu'il avait l'air de vouloir poursuivre en tête-à-tête, je partis à la recherche d'un autre artiste du tatau. On m'avait parlé d'une brochette d'artistes célèbres dans le monde entier : Chimé, Roonui et Purotu. Les deux premiers étant installés l'un en France et l'autre au Canada, je me mis en tête de dénicher Purotu. Je me rendis donc au "cabinet" qu'il partageait avec deux de ses frères où je fus accueillie par un être échevelé à la tignasse de rasta, une bouteille de bière Hinano à la main, un ou deux packs dans l'estomac et je-ne-sais-quelle substance peu licite qui lui fusillait tous les circuits. Fébrile et incapable de parler, il me montra la photo de son frère sur l'écran de son ordinateur. A côté de lui, vaguement plus éveillé, le même en version schtroumpf m'expliqua que le seul capable de répondre à mes questions était bien le grand Purotu, actuellement rentré à la maison... Le reste du séjour s'est passé ainsi : j'apparaissais sur le seuil de leur cahute et je voyais trois ou quatre vieux enfants pris la main dans le sac, aux deux tiers ivres et dissimulant sans doute dans leur dos un pétard gros comme un fagot. A chaque fois, ils me souriaient de leurs bouches édentées et s'excusaient parce que Purotu m'avait attendue ce matin mais là, il était retourné à la maison ! Je me demande encore avec quel dessin sont repartis les malheureux touristes venus se faire tatouer une raie sur l'épaule.
Une des recherches les plus absurdes, et les moins productives, de mon reportage à Moorea, a été la course aux tatoueurs. Comme je l'avais lu et comme on me l'a confirmé sur place, le tatouage fait partie des revendications identitaires fortes des Polynésiens, avec la pratique de la langue reo ma'ohi et de la danse. Surtout dans des îles soumises à la règle française de la centralisation et du nivellement par Nos ancêtres les Gaulois, après le passage des missionnaires protestants qui les avaient dissimulés sous des housses en tissu de rideau pour oublier toute lascivité condamnable ! Donc je voulais rencontrer quelques uns de ceux qui ont refait de l'île un haut lieu du tatouage et qu'ils m'en parlent. Tout a commencé par Taniera, sorte de grande araignée volubile et confuse, qui passait des considérations les plus enfumées (et je pèse mes mots) à des fulgurances que j'attrapais au vol et notais en vrac sur mon cahier. Ce qui l'intéressait surtout était de savoir si j'aimerais me faire tatouer et où, car l'emplacement est important. Ayant cette idée en horreur mais comme il avait lui-même un tatouage à la base du pouce gauche, je prétendais être tentée par la base du pouce droit (nous étions en face l'un de l'autre). Après m'avoir entraînée à l'écart, il me raconta alors l'histoire de sa mère, morte dans son sommeil alors qu'il dormait contre elle et de cette douleur infinie qui l'avait saisi à cet endroit précis, là où elle lui tenait toujours la main, au moment précis où elle s'était éteinte. Ce qu'il ne réalisa que plus tard. Et ce tatouage qu'il avait transformé au fil des années pour le rendre plus banal, lui rappelait qu'il n'allait jamais sur sa tombe. "On me dit "elle est jolie ta raie" et je pense que je ne vais jamais la voir".